Blanche

Le bus de nuit. Le cycle de la vie. Exténué, j’avais une douleur dans le bas du dos qui me gagnait. Je ne sais pas si c’était le banc de l’arrêt de bus qui n’était pas du tout ergonomique -conçu spécialement pour que les clochards ne dorment pas dessus- ou si c’était dû aux heures de boulot que je venais d’enchainer. Je me met une cigarette au bec, avant de l’allumer et d’inhaler la douce odeur de la mort.

On ne travaille pas tous pour les mêmes raisons. Certains ne travaillent même pas. Je ne sais pas comment est-ce qu’ils font. Tout ce qu’ils ont à gérer pendant leur année c’est les cours, le cul et les raclettes. Je ne suis même pas sûr qu’ils lavent leur vaisselle en rentrant chez eux. Si jamais l’envie les prend d’aller travailler, c’est souvent des boulots où tu n’as pas à bouger le petit doigt et ils le font soit pour s’acheter des vêtements hors de prix, des téléphones plus chers que mon salaire ou des vacances à l’autre bout du monde.

On ne travaille pas tous pour les mêmes raisons, je vous dis. Moi, si je ne travaille pas, je risque de passer la nuit dans la rue avec un trou béant dans l’estomac. Quoique, même lorsque je travaille, je me retrouve souvent avec un ventre vide, des muscles flasques et des cernes jusqu’aux couilles. Heureusement que j’ai mes cigarettes. Mes bonnes vieilles clopes qui me réchauffent les doigts, me coupent l’appétit et me brouillent l’esprit. Ça m’empêche de trop penser, de faire ce que j’ai à faire, machinalement -comme un bourreau du KGB- de faire mon travail, de bosser, sans trop y penser, comme un esclave des temps modernes. Travailler sans en jouir. Ne plus voir la lumière du jour, ni avoir la possibilité de se poser sur une terrasse de café, se prendre une bière et discuter jusqu’à la nuit tombée. Poser ses fesses sur de l’herbe, dans un jardin public, fumer une clope en sirotant une cannette de je ne sais quoi, sans se soucier du temps qui passe. Fini ces privilèges. On n’a même plus le temps de se poser chez soi, de prendre un Bukowski au bouts de ses doigts et de faire glisser les pages jusqu’à s’endormir, le livre ouvert sur notre poitrine.

Fini ce temps-là. Maintenant, je n’ai plus le temps de finir ma cigarette que je dois l’écraser, car le bus est déjà là. Je n’ai même pas fini d’écouter mon morceau préféré que je dois l’arrêter, car le bus est déjà arrivé à destination. Et chez moi, je n’ai même pas le temps de me sécher en sortant de ma douche, car mon repas devient froid. Je n’ai même pas le temps de jouir de ma branlette que le sommeil pointe déjà le bout de son nez. Et je n’ai même pas le temps de profiter de mon sommeil que le réveil du lendemain commence déjà à sonner.

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