Il est presque improbable, pour un p’tit garçon d’à peine six ans, de voir au-delà des yeux que ses parents lui ont façonnés.
Je respirais l’air qu’on m’autorisait à prendre et faisais abstraction du reste.
Je ne sais d’où me venait cette sensibilité aux autres et au monde. J’étais un bon élève, même très bon élève. J’avais mes parents derrière moi pour me marteler les rouages d’une langue que mon cerveau avait du mal à assimiler : l’arabe.
On ne peut intégrer une école publique en Algérie sans apprendre cette langue. Petit rejeton d’autochtone que j’étais, je n’avais jusqu’ici que ma langue maternelle en tête : le kabyle.
À peine âgé de cinq ans, j’ai pleuré à chaudes larmes lorsque mon père a voulu m’enseigner cette langue étrangère. Je n’y comprenais rien et lui, étant dans l’enseignement, ne pouvait pas se permettre de voir son fils être moins bon que les autres. Il a dû abandonner, résigné à l’idée que ses qualités d’enseignant étaient à revoir. Ma mère a pris le relais. C’était mieux.
Un autre souvenir me revient. Celui où, à six ans, on faisait la lecture en classe.
C’était un bel après-midi ensoleillé où l’institutrice passait de table en table pour nous faire lire quelques lignes d’une histoire pour enfants. On était tous différents. Des singes, des rats, des tortues, des lions, des chats, des chiens… à qui l’on demandait de grimper à un arbre. Il ne fallait pas s’étonner que le résultat soit inéquitable.
J’avais passé mon tour, réussi sans trop de difficultés. Puis vint le tour d’un autre petit garçon, d’une gentillesse sans précédent et d’un calme à en entendre les battements d’ailes d’une mouche. Le pauvre gamin avait certainement des difficultés cognitives, un retard de développement ou que sais-je encore. Mais à six ans, je n’en savais rien.
Il se mit à lire, dans une difficulté palpable et sous une pression quasi insurmontable, si bien que je sentais le stress envahir tout mon corps.
J’avais mal pour lui. Mal pour ce qui allait suivre.
Il n’arrivait pas à aligner deux mots.
Je me suis mis à prier de toutes mes forces. Les yeux fermés, les poings serrés. Je me suis mis à réciter mentalement les mots que la maîtresse lui demandait de lire, en implorant Dieu de les transmettre à mon petit camarade. Je célébrais intérieurement chaque mot justement prononcé. Tantôt il y arrivait, tantôt il échouait. Mais les échecs devenaient plus nombreux que les succès et la maîtresse lui demanda alors d’arrêter.
Je voulais pleurer.
Je savais ce qui allait suivre.
Il faut savoir qu’en Algérie, au primaire et jusqu’à la fin des années 2010, les instituteurs et même le directeur usaient de bâtons pour punir les enfants.
Un retard ? Bâton. Une engueulade ? Bâton. Un devoir oublié ? Bâton. Un exercice raté ? Bâton.
On devait tendre la main, comme des mendiants, la tenir ainsi jusqu’à ce que l’adulte nous assène son coup. Si on avait le malheur de retirer notre main ou de la baisser pour atténuer le choc, le nombre de coups augmentait.
La maîtresse demanda alors à mon camarade de tendre sa main droite. Cinq coups. Puis de tendre sa main gauche. Cinq coups. C’est équitable. Il ne faudrait pas qu’une main soit plus privilégiée qu’une autre tout de même.
Je fermais les yeux et sursautais à chaque bruit de l’impact de la tige d’olivier sur la petite main fragile de mon camarade.
Je n’arrivais pas à comprendre comment mes prières n’avaient pas pu être entendues. J’avais pourtant tout bien fait.
Pour sa défense, il faisait beau, on était en plein milieu de l’après-midi. Si ça se trouve, un peu comme tout le monde, Dieu faisait une sieste..









