Toutes les aires de repos se ressemblent. Elles sont comme un film d’horreur où l’on serait bloqués dans une ville dont on voudrait s’échapper. Une ville fantôme gangrenée par des vampires tueurs ou un psychopathe à la lame aiguisée. On prend la route, on roule pendant longtemps, très longtemps, puis, au premier nouveau signe de civilisation que l’on trouve, on retombe encore sur la même ville, avec la même configuration, le même setup, parfois même les mêmes personnes. Quel enfer !
C’est pour cela que je vous dis que toutes les aires de repos se ressemblent. Il y a toujours le même magasin Relay. Avec la même caissière au regard vide qui transpire le questionnement existentiel. L’espèce de boulangerie où les sandwiches coûtent aussi cher qu’une entrée au Matignon. Une machine à café salvatrice qui nous évite de payer 3 euros un espresso infâme à la boulangerie. La même famille avec son chien qu’elle sort soulager dans l’herbe et son enfant insupportable à qui rien ne va. Le même jeune couple qui se galoche à chaque respiration. Le même vieux couple qui se prend la tête à chaque fois que l’un ou l’autre a une respiration un peu trop bruyante.
Toutes les aires de repos se ressemblent. Toutes. Mais pas celle-ci. Pas cette fois. Pas ce jour-là. Pas à ce moment-là et avec cette personne-là. Ce n’est pas la configuration, ni les gens autour, ni la ville où l’on était. D’ailleurs, je ne sais même plus dans quelle ville nous étions. Je sais juste que nous y étions.
Au bout d’une nuit où l’on a erré dans les rues de Paris, durant laquelle on a maté le cul scintillant de la tour Eiffel avant qu’elle ne s’éteigne juste devant un jeune couple britannique qui allait poser devant. La pute. Ils avaient fait vite depuis leur hôtel pour prendre cette fameuse photo. C’était sans compter sur les restrictions budgétaires qui font que la dame s’éteint à 23 h 55. En vrai, qui sort à cette heure-ci ? Hormis des allumés du crâne comme nous ?
On a ensuite pris des crêpes dans une espèce de baraque à friture qui était, elle aussi, sur le point de fermer. Je ne me souviens plus du goût de la crêpe. Par contre, je me souviens qu’elle portait une espèce de veste en laine grise, qu’elle n’était presque pas maquillée et qu’elle alternait entre soupirs et rires à chacune de mes blagues pourries.
On a marché, comme les provinciaux respectables que nous étions, pour rallier le Louvre à pied. Il était près de deux heures du matin lorsqu’on y est arrivés. C’était fermé. Mais il y avait beaucoup de monde dans le jardin. Des sans-abri dans leurs couchettes, des couples bourrés qui auraient bien aimé faire des galipettes, puis des petits canards dans la fontaine faisant trompette. On a flâné en discutant de tout et de rien. Je ne me souviens plus de ce qu’on se disait, mais je me souviens qu’il commençait à faire froid, qu’on commençait à avoir faim, mais que notre énergie, elle, était toujours là.
On a raccompagné Léo jusque chez lui. Il devait être quatre heures du matin. Il n’y avait pas assez de place pour que nous puissions tous les trois dormir là-bas. On a dû faire un choix. Celui de rallier Rouen en partant de Choisy-le-Roi.
Elle a conduit tout du long. À certains moments, on discutait ; à d’autres, on restait pensifs. Une playlist de rap français nous faisait saigner tantôt le cœur, tantôt les oreilles. Au dernier titre de Damso, mes oreilles criaient au secours. Une infamie auditive. Mais lorsque Luidji chantait son « Mais qu’est-ce que le ciel peut bien faire pour deux âmes solitaires ? », nos cœurs saignaient. Nos visages se tuméfiaient. Bien que nos regards ne se croisent pas, on pensait l’un à l’autre. Deux âmes solitaires sur l’A13.
Le soleil ne se levait toujours pas et la fatigue commençait à nous envelopper de son drap. Il fallait faire un choix. À la première aire de repos, on s’est arrêtés, on a incliné les sièges, mis nos capuches et dormi. Je ne saurais vous dire si l’on a dormi deux heures ou vingt minutes. Au réveil, on avait un besoin ardent d’eau, de café et de nicotine.
On a pris deux cafés, un croissant pour moi, rien pour elle. Elle ne mange pas le matin. Quelle idée, tout de même… Je ne comprendrai jamais comment on peut être opérationnel le ventre vide. On s’est installés dehors, les visages bercés par les brises fraîches des matins d’octobre, à fumer notre clope, le sourire aux lèvres. La première fois que j’avais vu cette femme, je l’avais trouvée presque désagréable, parce que je couchais avec sa meilleure amie sans que cela n’aille plus loin que quelques galipettes. Aujourd’hui, je la vois enfin sous son vrai jour. Cela me perturbe. Dans ma tête, mon jukebox interne me balance : « Qu’est-ce que le ciel peut bien faire… pour deux âmes solitaires ? » Mon adulte me supplie de me concentrer sur la conversation. Mes mains veulent absolument prendre les siennes. Mon corps veut absolument lui faire un câlin. Mes lèvres veulent absolument lui déposer un baiser sur le front. Ma langue veut absolument lui dire à quel point je l’aime. Ma queue, elle, roupille, parce qu’il est six heures du matin et qu’il fait froid.
Alors, je n’ai rien fait. Car lorsqu’on aime quelqu’un, on pense d’abord à ce que cette personne ressentirait, à ce qu’elle penserait. À ce qui lui ferait plaisir ou non. Rien de ce que j’ai cité plus haut n’aurait fait plaisir à Émilie. Alors je n’ai rien fait. Peut-être que, pour la première fois, j’ai su faire taire mon côté égoïste.
Nous voici alors. Deux âmes solitaires sur une aire de repos qui ne ressemblait en rien aux autres. Parce que celle-ci avait désormais une histoire.









