Les jours ont commencé à tomber sur moi comme tombent les feuilles mortes sur les trottoirs humides d’octobre. Sans bruit. Sans prévenir. Chaque matin ressemblait à une gueule de bois émotionnelle. Je me réveillais avec l’impression qu’on avait vidé du sable dans mes veines pendant mon sommeil.
Lydia avait fini par prendre une place étrange dans ma routine. Une place silencieuse, presque invisible. Elle ne faisait pas de grands discours, ne cherchait pas à attirer l’attention comme toutes ces filles qui vivaient à travers les regards des autres. Non. Lydia existait doucement.
Et c’était probablement ça le plus dangereux.
Certaines personnes arrivent dans votre vie comme des incendies. Elles brûlent tout sur leur passage, hurlent, détruisent, exigent qu’on les regarde. Lydia, elle, ressemblait davantage à une cellule cancéreuse.
Au début, on ne sent rien.
Tout paraît normal.
Puis un matin, on réalise qu’elle est déjà partout.
Dans nos habitudes.
Dans nos pensées.
Dans les chansons qu’on écoute.
Dans la manière qu’on a de regarder la pluie tomber.
Elle avait infiltré mon existence avec une lenteur chirurgicale. Je pensais encore contrôler la situation alors qu’en réalité, elle avait déjà colonisé les parties les plus fragiles de mon cerveau.
On passait des nuits entières à parler.
Pas forcément de choses importantes.
Souvent de musique.
De peur.
D’enfance.
De souvenirs qui sentent la poussière et les maisons anciennes.
Elle me racontait Paris comme on raconte une ville inventée. Une ville de pluie, de briques rouges et de solitude. Une ville où les gens traversaient les rues la tête baissée comme s’ils avaient honte d’exister. Moi je lui racontais Tizi-Ouzou comme un ancien détenu raconte sa prison après avoir obtenu une permission de sortie.
Parfois, lorsque la conversation s’essoufflait, on restait silencieux.
Et c’était probablement les moments les plus dangereux.
Parce qu’il existe plusieurs formes de silence.
Le silence gêné.
Le silence vide.
Le silence haineux.
Et puis il y a celui-là.
Le silence confortable.
Le genre de silence qui vous fait comprendre que vous commencez à appartenir émotionnellement à quelqu’un.
Je détestais ça.
Je détestais cette sensation de dépendance invisible.
Parce que lorsqu’un homme qui a passé des années à ne ressentir que du vide commence à attendre les messages d’une seule personne, c’est mauvais signe.
Très mauvais signe.
Je me surprenais à consulter mon téléphone toutes les trois minutes.
À relire d’anciennes conversations.
À sourire comme un abruti devant certains messages.
Moi.
Le même type qui passait son temps à expliquer que l’amour était une construction chimique ridicule inventée par des gens incapables de supporter leur propre solitude.
Je commençais à devenir exactement ce que je méprisais.
Le pire dans tout ça, c’est que Lydia n’essayait même pas.
Elle ne flirtait pas réellement.
Elle ne jouait pas à ces petits jeux de manipulation féminine auxquels les autres filles semblaient avoir été formées dés la naissance.
Non, elle n’y jouait pas. Elle maîtrisait cela. Elle n’a pas été formée à ça dès la naissance, elle a fait naître cet art de la sournoiserie. Tellement, que ses mensonges étaient bien enveloppés de sincérité.
Et la sincérité est probablement la chose la plus violente qu’on puisse infliger à quelqu’un qui a appris à survivre dans le mensonge.