Ça doit faire « bim, bim, bim… », disait Charles Henri Bukowski. C’est ainsi, et seulement ainsi, que l’écriture doit se faire. Que l’art doit se faire.
Ça doit être spontané, fluide, instinctif, viscéral. Tout ce qui est calculé manque de sincérité. Tout ce qui est modifié manque d’authenticité.
J’étais dans cette salle de cinéma Dolby, où les sièges sont des fauteuils pliants, où les effets audio sont en 3D et où l’écran fait trois fois la taille de mon appartement. Jouissif.
On dit que le décor fait beaucoup, on oublie de dire que la mauvaise compagnie gâche tout. J’y ai été pour un premier date, avec une femme que je venais de rencontrer. On avait échangé autour d’un verre et d’un plateau de quesadilla.
En plein milieu de l’échange, j’ai su. J’ai su que c’était mort, enterré, caduc, finito. On n’allait jamais s’entendre plus que ça. Elle avait une chevelure brune, bouclée, qui était jolie. Un sourire réchauffant, mais qui transpirait la névrose. Des petites mains semblables à des pattes de poulet. C’était grillé, je vous dit, grillé.
Si cela ne suffisait pas, il y avait aussi les divergences sur nos visions respectives de la vie, des relations et des dieux.
Elle voulait se poser avec un homme pieux et prier dieu. Je voulais faire l’amour à toute belle femme qui me sourit et qui me prend pour un dieu. La relation que j’avais avec dieu est la même que j’avais avec mon ex. Je lui parlais continuellement, il ne me répondait jamais. A un moment, tu te fais une raison et tu te tire.
Peu importe, on s’était dit qu’on se faisait un ciné et je n’aime pas manquer à mes promesses. Puis, c’était Gladiator II. Un casting de folie, un film premier volet épique, vingt ans entre les deux… Ça promet.
Je pose mes fesses sur le divan. Le film commence. Numidie, l’an 200 après JC. Une étrange sensation traverse mon âme : Ça parle de mes ancêtres.
J’oublie mon date, j’oublie ce qu’il y autour. C’est le cœur qui parle. C’est le sang qui parle. L’histoire me berce déjà.
Les tatouages au visage de ces femmes berbères me font penser à mes grands mères. Ces hommes battant le faire, se préparant à faire la guerre, me font penser à mes grands pères. Ces enfants courant pour se réfugier me font penser à mes parents, mes tantes et oncles qui ont connu la guerre.
Pourtant, entre l’histoire du film et aujourd’hui, se dressent plus de deux mille ans.
Je me prend une claque à laquelle je ne m’étais pas attendu. Ceci est notre identité.
Deux mile ans durant lesquelles on n’a connu que très peu de paix, très peu de liberté. Pourtant, amazigh, l’homme libre est notre identité. Cette appellation, eut-être devrait-on la changer ?
L’homme libre enchaîné.
Ça sonne mieux, non ? Plus juste à mon goût. Même que récemment c’était l’homme libre réprimé. Puis dorénavant, c’est l’homme libre exilé. Et bientôt, l’homme libre exterminé.
De toute manière, je sens bien qu’on est condamnés. Condamnés à disparaître, comme plein d’autres civilisations ancestrales. On n’est pas meilleurs que d’autres, après tout !
La film se poursuit.
Rome. Les esclaves. Les arènes. Les jeux. Voici qu’ils présentent les prisonniers numides et « leur chef Jugurta » . L’écoute de son nom, l’image de lui à genoux, blessé, battu et sur les marches de sa tombe vient de faire vibrer ma poitrine. Ma vision de ce film dépasse tout ce que ses réalisateurs ont cru pouvoir en faire.
Il y a une partie de mon histoire, et de celle de millions d’autres, qui est jouée. Je plonge encore plus profondément dans ce film. J’en oublie ce qu’il y autour. J’en oublie mon date. L’intérêt que je ressens pour ce film dépasse -malheureusement- celui que j’ai pour cette femme.
Je ne vous spoil pas la suite, peut-être que certains ne l’ont pas encore regardé.
Le film se termine. Je raccompagne la jeune dame au parking. On se fait la bise et chacun part de son côté.
Elle rentre en voiture. Je rentre en bus. Je déverrouille ma porte. Je me déshabille. Je me brosse les dents. Je me mets au lit. Je prends mon téléphone. Je réponds à ses messages. Elle est bien arrivée. Je lui dis, sans conviction aucune, que j’ai passé une belle soirée. Menteur que je suis.
Bref, j’ai fini de faire mon « bim, bim, bim… ».