Je fais la bise à ma plus vieille amie, qui vient de souffler sa soixante-deuxième bougie. Je la serre dans mes bras et je m’en vais.
J’ai rendez-vous avec quelqu’un.
J’ai peut-être rendez-vous avec le destin.
Le destin, je n’y crois pas trop. Mais à chaque nouvelle rencontre, une partie de moi prie – même si je ne suis point croyant – pour que ma vie soit chamboulée. Je crois avoir fait bien trop de dates pour arriver à avoir ce genre pensées.
Il faut embrasser plein de crapauds avant de trouver son prince, dit-on. Il faut se coucher sur une centaine d’oreillers différents avant de trouver son chez-soi, dis-je.
Bref, je dois rejoindre cette fille que j’ai matchée sur Tinder. Je l’ai abordée en lui disant le fond de ma pensée ; elle en a ri aux éclats. J’ai su directement que ça allait matcher.
J’ai un humour qui ne touche pas tout le monde. Il est spécial, parfois fin, parfois lourd, mais souvent teinté de second degré. C’est cette dernière caractéristique qui le différencie de l’humour d’un autiste. La vie est déjà assez sérieuse et triste pour la vivre au premier degré.
Après ce premier échange très punchy et fluide, les messages sont devenus distants et rares. Ça m’a refroidi. J’ai cru que c’était déjà fini. Mais apparemment, non.
« C’est quand que tu me dates, du coup ? » m’a-t-elle dit. Pas la peine de vous cacher que je n’ai pas trop tergiversé avant de rétorquer par une proposition bien amenée pour un premier rendez-vous. J’ai donc proposé qu’on aille manger de la street food. Elle avait le choix entre l’Amérique latine et l’Italie. Elle a choisi l’Amérique du Sud. En vrai, je n’avais pas de préférence. Les deux sont excellentes.
Puis, je ne vais jamais à un date pour manger de la nourriture. C’est pas trop ça le but du jeu.
Alors, nous y sommes… Ou presque. Je suis là où on doit se rejoindre et je l’attends. Qu’est-ce une femme qui ne te fais pas attendre ? Certainement une femme pressée (de se débarrasser de toi). Je la vois arriver. Elle est grande. Des cheveux un peu en bataille. Un regard plein de significations, avec des lunettes qui m’empêchent de décrypter ce que ses yeux me disent. Un demi-sourire timide et malicieux. Un parfum dont je détestais le fait que j’aimais déjà son odeur. Bref, c’est mal parti.
On marche quelques mètres avant de se poser sur la terrasse d’un des nombreux bars qu’il y a sur la place du Vieux-Marché. Il fait froid. Je commande un whisky-coca. Elle prend un spritz. Elle tire une clope et la fume. Peut-être qu’elle a le trac. Peut-être qu’elle a juste froid. Peut-être qu’elle aime juste fumer. Chaque parole qui sortait de nos bouches respectives était accompagnée de grosses buées. On aurait dit qu’on était dans une chicha.
La conversation va dans tous les sens. Une discussion entre deux hyperactifs, ou peut-être deux hyper-attractifs. Je ne sais pas. En tout cas, les sujets abordés semblaient intéressants. On apprenait l’un de l’autre, tout en restant dans une posture décontractée. Elle est contente de sa manucure. Je lui prends la main pour l’admirer. J’avoue que c’était joli. Je plongeais dans ses mots, presque aussi profondément que je plongeais dans ses yeux.
Je commençais déjà à sentir une envie monter.
Non, je ne parle pas de l’envie de la plaquer contre une surface dure avant de plaquer mes lèvres sur les siennes. Non. Je ne suis pas un aussi grand abruti.
Non, je parle de l’envie de lui raconter toute ma vie. Cette femme assise en face de moi, bien qu’elle ne soit ni psychologue ni bonne sœur, me donne envie de m’ouvrir à elle comme un vieux qui entre pour la dernière fois dans un bordel.
Plus le rendez-vous avançait, plus cette envie augmentait et se décuplait. Elle finit par accoucher de l’envie de la revoir. Je ne parle pas de l’envie de revoir la personne dans deux semaines, si je n’ai rien à faire et que mon plan cul dort. Non. Je parle de la revoir dans quelques jours, parce que j’ai envie d’en savoir davantage sur elle.
Une troisième envie pointe le bout de son nez : l’envie de faire des efforts. Non pas pour faire semblant ou dans l’unique but de mettre ses jambes sur mes épaules. Non. Mais l’effort d’offrir. Offrir autre chose que des coups de reins. Offrir du temps. Offrir de l’attention. Offrir de l’affection.
Pas très nombreuses ont été les personnes qui ont fait surgir cette envie.
Très rares sont celles qui y sont parvenues après quelques heures seulement.
Mais qui sait ?
Je rentre chez moi -après qu’elle ait esquivé ma tentative de l’embrasser- avec du baume au cœur, un deuxième rencard planifié et un sentiment d’espoir.
C’est un bien gros mot, « espoir », pour un mec qui a passé une demi-décennie à ne planifier que le lendemain de sa journée.
L’espoir de quoi ? Je ne sais pas. J’ai juste senti les plaques tectoniques de mes entrailles bouger ce soir là. Le volcan qui somnolait depuis des années est peut-être sur le chemin de la résurrection. Dois-je en informer les autorités avant qu’il n’explose et qu’il finisse par tout saccager ?
Je récupère mon écharpe, que je lui ai prêté le temps de la raccompagner. Il pleut et je n’ai pas envie que cela ravage ses cheveux. Je remet mon écharpe, imbibée de son parfum. Je le déteste. Je marche, laissant des gouttes effleurer mon visage, me rappelant la chance que j’ai d’être en vie.
Que sera, sera.