Jusqu’à hier soir, j’avais 17 ans.
Ce matin, je me suis levé à une heure très raisonnable pour un treize juillet. Levé tôt, apprêté et sur le chemin de la maison de mon meilleur ami. Wow quel miracle !
On est en 2010. Les smartphones commencent à peine à pointer le bout de leur nez. Ils coûtent cher. Excessivement cher. Je n’ai donc qu’un Motorola, dont l’écran n’est même pas équipé de couleur, pour envoyer des textos et recevoir des appels.
Des textos, j’en ai déjà eu au réveil. Des vœux d’anniversaire, de la part de filles toutes aussi jolies les unes que les autres et que j’estime toutes trop jolies pour moi. Elles me demandent si je les rejoins toujours à la piscine? Ce qui explique le fait que je sois déjà levé.
J’arrive pour choper mon meilleur pote, Izael, pour aller à la piscine. Il n’a pas encore l’âge d’avoir son permis. On a donc marché. Une bonne trentaine de minutes. J’ai toujours aimé la marche à cause (ou grâce) à cette ville. Les transports sont horribles et certaines distances se font mieux à pieds que par véhicule.
Je m’en vais me joindre à un monde qui est loin du mien. Je ne suis pas issu d’une famille riche. J’ai du passer plusieurs jours à mettre de l’argent de côté pour me payer l’entrée pour la piscine et un sandwich à l’intérieur pour ne pas mourir de faim.
L’entrée me semble si chère qu’on y va tôt à l’ouverture vers 9h du matin pour y rester jusqu’à la fermeture vers 21h. Des rats.
Les filles qu’on s’apprête à voir n’ont pas ce genre de problèmes. Elles fréquentent des écoles privées. Certaines ont déjà des smartphones. Elles ont déjà voyagé dans de nombreux pays. Elles ont régulièrement ce qu’elles appelent de « l’argent de poche ». Mon père ne connaît pas ce concept et je pense qu’il ne veut pas le connaître.
On arrive à la piscine et mes joues se font bombardées de baisers. On me congratule, comme si j’avais fait quelque chose de grandiose. À vrai dire, survive 18 ans sur cette terre est effectivement un exploit. Mais, behave ya zebi!
Cette année là était spéciale, elle puait les bonnes vibes, l’amour et l’espoir. Je voyais la vie avec des yeux qui avaient envie de la dévorer.
Je passe la journée à me baigner, à rigoler, papoter. Les esprits sont légers. Tout est simple. Je ne sens aucune tension dans mon corps, ni dans celui de ceux qui m’entourent. Tout d’un coup, je me retrouve entouré. De ceux que j’aime, et de ceux que j’aime moins. Mais à ce moment là, je les aimais tous. Ils se mettent autour de moi, l’eau recouvrant nos nombrils à moitié, et se mettent à chanter à l’unisson « Joyeux anniversaire… » en tapant des mains dans l’eau. Toute la piscine avait les yeux rivés sur moi. Pris dans un tourbillon de bonheur et d’embaras, je me suis mis à mimer un chef d’orchestre, qui serait entrain de les guider dans leur chant pourtant si familier. C’était un de ces moments où tu sentais ta vie arriver à un pic.
Je tapais dans l’eau avec mes mains, pour faire comme eux. Au dernier « … joyeux anniversaire » je me suis laissé couler sous l’eau, un courant de bonheur me traversant le corps et un sourire scotché à mon visage, vite envahit par cette eau. Me voilà, englouti. J’entends le bruit de leurs cris joyeux étouffé par l’eau dans mes oreilles et la lumière du soleil floutée aussi par l’eau autour de mes yeux.
Je ferme les yeux.
En les ouvrant, j’ai 15 ans de plus; La plupart de mes rêves et de mes exploits sont déjà derrière moi. Les autres, sont soit morts, soit enterrés vivants. Il n’y a pas d’entre deux. La plupart des gens qui m’entouraient ce jour-là ne sont plus autour de moi. Je me demande ce qu’ils deviennent. Je me demandent s’ils se demandent ce que je suis devenu. Je me demande si ce moment était aussi magique pour eux qu’il ne l’était pour moi. Je me demande s’ils savent à quel point leur geste était précieux.
Au pire des cas, s’ils ne le savent pas, moi je sais.









