Joyeux anniversaire

On peut passer une partie de sa vie à aimer quelqu’un, puis finir par oublier ça. Oublier ce sentiment, oublier ces moments, oublier cette personne. Il nous faut juste une autre partie de notre vie où on apprend à lâcher prise et oublier.

Il y a plusieurs années, à la même période, j’avais tout planifié. J’avais passé des jours et des nuits à mettre en place le cadeau parfait. Le cadeau qui part du détail et qui s’étend de manière générale. C’est important de se fier aux détails, à ce que la personne aurait pu nous confier dans l’intimité, en faire bon usage, faire ressentir à cette personne que le moindre mot qu’elle prononce est prit en considération. Les gens parlent beaucoup aujourd’hui et on pense que nos paroles tombent souvent dans l’oreille d’un sourd. Alors, j’ai pris ce détail. Ce petit plat, qu’elle m’avait dit qu’elle aimerait bien manger. Je l’ai saisi, je l’ai mémorisé et j’ai fait en sorte de acheter, le jour de son anniversaire, le mettre dans une boîte, aller jusqu’à la porte de l’appartement de chez ses parents pour le déposer, avant de l’appeler et l’informer de ça.

Ce n’était pas aussi étonnant que ça qu’elle m’ai engueulé au téléphone, me traitant de malade. Il ne faut pas oublier que c’était en kabylie. L’amour, là-bas, c’est quelque chose qui relève du tabou et que l’on expose aux autres que lorsque la bague est mise au doigt. Mon geste était beau, mais très risqué.

Plus tard, elle a fini par se calmer et apprécier le goût des M’hadjeb que j’ai déposé chez elle.

Il y a eu aussi cette fois où j’ai du faire face à la distance. Très difficile pour un étudiant en Algérie d’offrir un beau cadeau à celle qu’il aime, surtout lorsque celle-ci se trouve à l’autre bout de la rive. Cela ne m’a pas découragé à faire toutes les vidéothèques de Tizi Wezzu cherchant des DVD de Grey’s Anatomy. J’ai pu récupéré autant de saison que cela m’était possible, enrober ça dans un sac, avec mon plus beau sweat shirt et l’envoyer par le biais d’une connaissance.

Elle a apprécié.

Une année plus tard, je l’ai rejoint en France. Mais toujours cette putain de distance qui sépare Paris de Rouen. J’ai pu accéder à un site officiel qui offre l’opportunité d’acquérir une étoile, oui une vraie étoile, et de lui donner le nom qu’on souhaite. Je l’ai fait. J’ai imprimé le certificat qui indiquait la position de celle-ci. J’ai pris un train à la sortie des cours. Tout en lui parlant et en envoyant une photo de moi dans ma petite chambre du CROUS, j’étais aux pieds de sa porte d’appartement, après m’être faufiler à l’intérieur de l’immeuble.

Elle était surprise, mais sa réaction n’était pas à la hauteur de mes attentes. On s’attend toujours à ce que la personne nous saute au cou, au lieu de tourner au ridicule notre cadeau.

Je suis rentré chez moi avec l’envie de chialer toutes les larmes de mon corps, mais je n’ai pu.

Un an plus tard, et avec mon minable salaire de plongeur dans un fast-food, j’ai mit la moitié de celui-ci dans la guitare qu’elle voulait et j’ai fait livrer celle-ci jusqu’à chez elle.

C’est peut-être facile pour quelqu’un de mettre 200 euros dans un cadeau, est-ce si facile piur quelqu’un dont le salaire est de 600 euros par mois ? Je ne sais pas. Lorsqu’on aime, je pense que cela ne devient qu’un détail.

Je n’ai pas pu la revoir pendant quatre mois après ça, à cause du COVID. Entre temps, elle a eu le temps d’officialiser sa relation avec celui qu’elle aime désormais. Je dis ça comme si elle m’avait aimé un jour, sigh.

Alors, aujourd’hui, lorsqu’elle m’a fait remarqué que je ne lui avait pas souhaité un joyeux anniversaire, ça m’étonne presque. Que je sois arrivé au stade d’oublier cela, de ne pas y penser, ni avant, ni pendant, ni après. Ce n’est pas totalement vrai, étant donné que j’écris ces lignes aujourd’hui, donc j’y pense. Mais quoique…

Lwennas

C’est encore ce genre de soirées. Ce gens de nuits qui paraissent interminables, silencieuses. Je suis au beau milieu du centre ville, pourtant je n’entend pas le moindre soupire dehors.

J’ai le cœur serré, le moral dans les chaussettes. Je ne saurai dire pourquoi. C’est ce genre de soirées. Ce genre de nuit où la vie me semble pesante, lourde et totalement insensée.

Je me suis mis à penser, de la musique résonnant dans la pièce, au sens de cet échappatoire auditif qui accompagne cette sombre nuit.

Le ciel semble chargé, un peu comme l’est mon cœur. Mais il ne semble pas vouloir se décharger de son poids, verser quelques torrents de pluie, nous arroser de sa bonté. Mon cœur fait de même. Il réclame du liquide, du sang, mais ne me permet pas de dégager du liquide, des larmes.

C’est étouffant. Comme l’est cette nuit.

Heureusement que j’ai Lounes et ses chansons pour m’accompagner. Je ne peux pas prétendre comprendre tous les sens de ses paroles. Mais elles m’apaisent. Elles ont un air qui provient de la maison, qui me renvoie à l’enfance. Des notes qui me semblent aussi familières, chaleureuses et primaires que le sein de ma mère. Une voix aussi reposante, tendre et douce que celle de ma grand mère. Des paroles aussi simples, réconfortantes et poignantes que celles de mon grand père. Un ensemble qui fait de mon lit froid un cocon douillet.

Cela me rappelle une anecdote. Cela s’est passé lorsque je vivais au CROUS. On avait une cuisine commune à chaque étage où tous les habitants y allaient pour cuisiner.

Un soir où je voulais réchauffer un bol de lait, j’y suis allé et suis tombé sur un homme assis à table et qui venait de finir de manger des ailes de poulet. Il ne semblait pas être un résidant. Il avait l’air plus âgé, mal rasé, les habilles pas très propres et une barbe de trois jours.

Au départ, je ne voulais pas que la conversation dépasse le bonjour de politesse qu’on s’est échangé. Mais le micro-ondes prenait son temps et la conversation a pu être engagé.

Il finira par me dire qu’il est Centre-Africain. J’ai fini par lui dire que j’étais kabyle. Il a osé insinuer que Lounes Matoub était de mèche avec le régime algérien, ce qui m’a mit hors de moi. Je l’ai donc très vite corrigé.

Il a fini par avouer qu’il le connaissait et qu’il voulait juste m’embêter.

J’étais surpris. Comment est-ce qu’un bonhomme de Centre Afrique pouvait connaître Lounes Matoub ? Cela semblait lunaire.

Il m’a alors expliqué qu’il a été en prison et que son compagnon de cellule était kabyle. Celui-ci mettait souvent des chansons de Matoub pour bercer ses nuits. Comme quoi les chansons de Lounes sont le refuge de tous ceux qui se sentent orphelins de leur kabylie. C’est ainsi qu’il a découvert Matoub. « Je ne comprenais pas un traitre mot de ce qu’il chantait, mais ses chansons m’apaisaient tellement » me dit-il, d’un ton sincère et authentique. J’ai esquissé un sourire satisfait, lui disant que cela était sûrement du au fait que ses paroles étaient enrobées de pureté et dénuées d’attraits superficiels ou commercials.

Je vous avoue que l’une des choses qui me manquent terriblement serait de prendre le dernier bus partant de Tizi vers Redjaouna, le front collé à la vitre pendant que le chauffeur, une bière à la main nous balance du Matoub plein les baffes, mes yeux rivés sur le ravin qui se trouve en bas de la route dépourvue de bordure. Puis, le lendemain, reprendre le premier bus Redjaouna-Tizi, dans le froid glacial et pourtant rafraîchissant de Sidi Belloua, pendant que l’odeur du bois fumé des cheminées pénétre mes narines, le front posé sur la fenêtre à contempler mes chères montagnes de kabylie qui se suivent comme des poupées russes, du Matoub Lounes plein les oreilles.

Pour l’instant je ne peux me satisfaire que d’écrire ceci, que de l’écouter sur mon téléphone, les poils hérissés, les yeux sur le point de déverser leur liquide, sous ma couette, dans mon lit, au fin fond de la Normandie. Mais l’appel du cœur ?

Quand j’écris ces lignes, tout me revient progressivement et puis me submerge entièrement, m’ engouffre dans un milliers de pensées qui me serrent encore le cœur plus fort, jusqu’à la limite de l’implosion. Que sommes nous devenus et qu’allons nous devenir ? Un peuple orphelin de l’un de ses derniers espoirs, un de ses derniers héros, un de ses derniers hommes rassembleurs. Un homme qui a chanté nos craintes et nos peurs, nos douleurs et nos faiblesses, nos blessures et nos sentiments. Un homme qui nous a porté par le bout des doigts et le son de sa voix. Il s’est éteint à jamais, nous laissant orphelins de sa force et avec ses chansons comme seule alternative pour éponger nos larmes.

Ainsi, pour reprendre ses paroles, qui passent à l’instant « laissez-moi pleurer, je finirai peut-être par oublier ».

RIP

Ça m’avait manqué, l’école.

Avoir le cul qui saigne après s’être assis toute la journée à écouter rabâcher des profs qui ne savent même pas que t’es là. Avoir une tendinite -c’est le sujet récemment- à force de recopier, à la vitesse d’une gazelle qui fuit une lionne, tout ce que ces profs racontent. Essayer de ne pas penser à autre chose lorsque le prof t’explique les milliards de notions et autres informations que tu dois assimiler. Trop dur dans des moments pareils que de ne pas penser à des trucs futiles.

Vous me direz alors « mais qu’est-ce qui t’avait manqué, du coup ? ».

La pause clope.

Ce moment où les profs nous donnent enfin l’autorisation d’aller voir ce qui se passe derrière les murs de notre classe de cours. Ce moment où se regroupent fumeurs et non-fumeurs autour de sujets pas spécialement intéressants, des blagues à la limite du politiquement correct et des taquineries qui peuvent blesser même au second degré. Mais cela crée du lien. Et c’est bien.

J’ai souvent pensé que Twitter, c’est le coin fumeurs d’internet. C’est là que se retrouvent tous les dégénérés du Web, pour critiquer. Essentiellement pour critiquer. Parler de cul, poster du cul, faire des allusions racistes, défendre ses idées comme si on était en prime time d’une television nationale, mais aussi, parler de l’actualité.

Cette semaine, la reine d’Angleterre est -officiellement- morte.

Quand on a Twitter, ce genre d’informations nous arrive avant que ça fasse le tour des plateaux télé.

Chacun commentait à sa manière. Beaucoup de britanniques ont eu les couilles de dire qu’ils n’en avaient rien à foutre. Plusieurs personnes n’ont pas hésité à faire des blagues. Puis, les plus aisés, ceux qui sont satisfaits de leur misérable vie, n’ont pas hésité à verser leur petite larme et la laisser couler autour d’un tweet élogieux envers sa sainteté.

Quelqu’un avait dit que c’était très bas et inhumain que de faire des blagues sur la mort de notre divine reine. Qu’elle méritait tout le respect du monde, elle qui a passé sa vie à servir le peuple. Elle qui a donné sa vie au peuple !!

À ça, moi je dis bravo !

Franchement, j’aurais détesté être à sa place. Avoir une telle responsabilité. Passer ma vie à servir un peuple, peu importe lequel.

Je détesterais passer ma vie dans un énorme palais, de l’argent plein les fouilles, à ne plus savoir quoi en faire. Avoir mes factures payées sur le dos du peuple que je sert tant. Fonder une famille. Protéger ceux que je préfère dans celle-ci, même s’ils ont un penchant pour les enfants. Tuer ceux (mais surtout celles) que je trouve trop honnêtes, trop proches du peuple, plus populaires que moi, ou encore pas assez pâles à mon goût. J’aurais absolument détester avoir des gardes, des serviteurs, des gens qui s’écartent quand je débarque, d’autres qui me baisent la main quand je la tend.

Puis, vivre aussi longtemps, quoi ! Plus de neuf décennies ? Mais ça ne va pas ?

Après, je n’imagine même pas la souffrance que c’est que d’envoyer des pères de famille au fin fond du monde, une arme à la main et l’espoir de revoir leur gosse réduit à néant, pour une guerre que j’aurais moi-même créé. Ça, franchement, ça aurait été insurmontable pour moi.

Sans parler du peuple, le vrai, que je devrai servir en faisant en sorte que leur misérable vie devienne tellement invivable que la mort leur apparaîtrait comme une délivrance.

Je n’imagine même pas… Notre reine… Notre belle et glorieuse reine… Qu’avons-nous fait de toi…

Putain de dieu, quoi !

Quel enfer notre déesse enchantée a du vivre ! Que dieu nous pardonne de lui avoir fait subir cela !

Souvenirs maléfiques d’une ville magnifique. II

Le collège est l’étape la plus brutale d’une vie. C’est le moment où tu découvre toute la brutalité de la vie et que tu te la prend en plein dans la gueule.

Ceci, malgré le fait que les profs, par exemple, laissaient tomber les punitions radicales -si jamais tu n’as pas fait tes devoirs- pour d’essayer à des méthodes, disons plus humaines. Avec moins de coups et plus de pression psychologique.

Parce qu’effectivement, à l’école élémentaire ALGÉRIENNE, si jamais t’avais le malheur d’oublier de faire tes devoirs ou encore, de ne pas avoir appris tes leçons (qui souvent sont liés à l’apprentissage de versets et sourates Coraniques) vraiment, bon courage !

Le matin, lorsque tous les élèves posaient le cul sur leur chaise, la prof, d’un air maléfique, sous ses cernes aussi flasques que ses seins, nous rappelaient les devoirs qu’on devait présenter. La panique régnait chez tous ceux qui avaient eu le malheur d’oublier.

Après, ce n’est pas tout le monde qui avait des familles idéales, qui leur demandait chaque soir quels devoirs ils avaient à faire. Puis, des gamins de six ou sept ans, ils n’ont pas que ça à foutre de se rappeler de leurs foutus de devoirs.

Une fois le suspense répandu, la prof nous demandait de tous passer au tableau, rangée par rangée pour réciter les versets coraniques qu’on devait apprendre la veille. Elle nous laissait une chance, parfois deux. Mais pas plus ! Au deuxième essai raté, le bâton est de sorti !

Ce rituel se passait la matin, au tour début de la journée. Neuf fois sur dix, il faisait froid. Neuf fois sur dix, les classes étaient aussi réchauffés que le sang d’un serpent dans un frigo. La prof, avec toute sa hargne et sa mauvaise volonté, prenait son bâton, aussi épais qu’un tuyau d’arrosage (d’ailleurs il y a des profs qui utilisaient un tuyau comme bâton) et devait affliger entre cinq, dix, parfois vingt ou trente coups de bâtons sur la paume des mains des élèves qui ont eu le malheur de ne pas apprendre par cœur les paroles de dieu (ou d’autres devoirs d’ailleurs).

Certains profs augmentait le nombre de coups au fur et à mesure que l’élève se trompait de récitation ou n’arrivait pas à se rappeler des versets. D’autres profs, dans une tentative plus direct de blesser, demandait aux élèves de joindre les doigts (un peu comme un italien qui t’explique quelque chose) et leur mettait les coups sur le bout des doigts.

Mais attention, ne pensaient même pas que c’était des coups de fragiles. Le visage des profs était rempli de haine. Ils enseignaient la parole de dieu, mais avaient le démon dessiné sur leur visage. Ils y mettaient toutes leurs forces. Aucune pitié.

Et cela reste un acte légal. Les parents étaient au courant et ne pouvaient rien faire, car eux-mêmes avaient eu les mêmes punitions lorsqu’ils étaient à l’école. Le directeur était au courant et même que s’il y avait des élèves difficiles à gérer, lui aussi avait le droit de donner des coups, des gifles… Le tout bien subventionné par le ministère.

Le saummum du cynisme des profs c’était qu’ils demandaient aux élèves si jamais ils avaient dans leurs jardins ou chez eux des bâtons ou même des branches d’arbres solides et fortes pour servir de bâton, lorsque celui-ci se cassait.

Car oui, les coups étaient parfois si forts que les bâtons se cassaient sur les doigts et mains des pauvres gamins.

Bien évidemment, il y avait toujours des foutus lèche-cul pour satisfaire les demandes du bourreau. Je me souviens que je n’ai jamais fait cela, malgré le fait que notre maison était remplie d’arbres.

Personnellement, j’étais plutôt bon élève. Cela m’arrivait que rarement de ne pas faire mes devoirs. Les rares fois où ça arrivait, la prof était plutôt clémente dans ses coups (quelle ironie !). Car elle savait que la volonté y était. Mais rien n’empêche, les larmes parfois coulaient. La douleur était atroce. Tu n’as même pas dix ans et tu te fais battre d’une manière violente et injuste.

D’un réflexe humain, tu essayes de faire un mouvement pour accompagner le coup vers le bas et ainsi atténuer le choc du bâton sur ta paume, mais en vain. Et si par malheur le coup n’était pas bien assigné, c’était un coup en plus. Et si par pur malheur, la prof te ratait la paume et faisait atterrir le coup sur tes doigts, c’était l’agonie suprême (et tu reprenait un coup en plus).

J’ai donc une profonde pensée aux mecs et meufs qui, par malheur, n’avaient personne derrière eux pour corriger leurs devoirs, les faire réviser à la maison ou encore leur demander si ça va ou pas. Mais dont la prof n’en avait rien à foutre et qui devaient prendre leurs coups de bâton chaque matin, parce qu’ils n’avaient pas fait ce qu’on leur avait demandé.

Lassés par ces punitions, ils finissent souvent par lâcher, tôt, leurs études. Le fait que les pays arabos-musulmans, dans lesquels ces excès de violence normalisée sont de coutume, n’aient pas produit des millions de terroristes, mais uniquement des milliers, est un miracle absolu !

Toute cette violence propagée dès le jeune âge dans le corps et l’esprit d’enfants innocents, qui n’aspiraient qu’à étudier, me laisse encore aujourd’hui sans voix.

À plusieurs moments, pendant que j’écrivais ces lignes, je grimaçait inconsciemment à la revue des images que mon jeune cerveau avait enregistré. La douleur d’un bâton en bois bien aiguisé sur la pointe des doigts me traverse encore le corps, en y repensant.

J’imagine que je parlerai du collège une autre fois. Cette fois, mon attention a été portée sur quelque chose de bien plus éloignée.

L’amoureuse et la brique

L’humain est le seul animal qui prone les liens sociaux, qui aime vive en société. Quel fragile quand même !

Les autres animaux ? Pas plus que ça. Je crois que ce qui nous fait agir ainsi, ce qui nous pousse à aller vers les autres ou plutôt à quémander l’amour des autres, comme les vieilles putes de Bavière que nous sommes, c’est un manque d’amour de soi.

Je crois férocement que l’on a aucun amour propre. Aucun amour de soi. Seuls, on s’aime autant qu’une prostituée forcée au bout de trente ans de trottoir.

C’est l’amour et l’attention des autres qui nous font germer un amour superficiel en nous. Sans ça, on est perdus. On est du-per, comme disent les p’tits que je vois en entretien.

Le paradoxe de cette équation est le fait que l’humain n’offre amour que s’il veut quelque chose en retour.

Personne ne va t’aimer sans concessions, sans conditions, sans réciprocité de services.

Je t’aime. Mais j’attends quelque chose en retour. De l’amour, du temps, de l’argent, du réconfort, du cul.

Je t’aime pour ce que tu es, mais t’aurais été plus parfaite si t’avais fait ceci ou cela, si tu t’énervais moins, si tu jurais moins, si tu buvais moins, si tu fumais moins, si tu couchais moins avec d’autres hommes que moi, si tu me suçais plus quand mon caleçon chlingue après ma séance de sport…. En vrai, je t’aime, mais je veux te changer.

Il y a-t-il plus pathologique et toxique ?

Bah oui !

Il y a toujours pire.

Peut-être que les pires sont ceux qui ont besoin de cet amour de l’autre pour se sentir quelqu’un. Se sentir existants. Mais ils ne le rendent pas. Ils croient que l’autorisation qu’ils te donnent de les aimer est le summum de ce qu’ils peuvent te donner. De ce que tu mérite. Le privilège ultime.

La toxicité. Encore plus élevée que si tu étais amoureux d’une station nucléaire.

Peut-être aussi que ce qui nous rend ainsi c’est le fait qu’on apperçoit le monde de notre point de vue seulement. Il m’arrive de me dire que les autres existent uniquement parce que j’existe. Que toute cette vie de merde n’est que le fruit de mon imagination. Que vous êtes tous et toutes que des figurants. Oui, même toi qui lit ceci.

Et je ne peux pas être le seul à penser ça. Surtout que les scientifiques évaluent à cinquante pour cent les chances que la vie ne soit qu’une simulation artificielle.

C’est fou. Mais on en parle pas assez. Beaucoup en seraient vexés.

Personnellement, cette théorie me va, à moi et à mon caractère égocentrique. De toute manière, quand je ferme les yeux, plus rien d’autre n’existe. Tout se passe dans ma tête et peut-être que ce n’est pas la vie que je vois qui crée mes pensées, mais plutôt mes pensées qui créent la vie que je vois. Peut-être qu’avec plus de concentration et de discipline, j’arriverai à dompter mes pensées jusqu’à ce qu’elles me donnent la vision de la vie dont je rêve.

Mais vu que je manque de concentration et que j’ai un problème avec la discipline….

Alors je me remet à boire, fumer et penser à l’amour. Parce que cette question est revenue faire surface dans ma vie, récemment.

Pas que je sois en mesure de ressentir cela à nouveau, non. Je crois que je vais en être dépourvu pour quelques années encore. Mais parce que certaines personnes veulent m’en donner. Un amour soporifique. Un amour de lycéenne. Un amour de pacotilles. Leur amour. Pas le mien.

Je ne résume pas l’amour à une histoire d’humour, de conversation et de galipettes. Aimer quelqu’un parce qu’il nous fait rire, ce n’est pas de l’amour. Aimer quelqu’un parce qu’on a une conversation avec, ce n’est pas de l’amour. Aimer quelqu’un parce qu’il nous baise bien, ce n’est pas de l’amour. Du moins, ce n’est pas être amoureux ou amoureuse.

Je ne résume pas l’amour à ça. Car si c’était le cas, je serai amoureux de la quasi totalité de mon répertoire.

Puis, qu’est-ce que venir me chanter être amoureuse de moi alors le cumulé du temps qu’on a passé ensemble n’excède pas les vingt-quatre heures ? D’ailleurs je m’appelle comment ? Mes parents sont-ils en vie ? J’ai des frères et sœurs ?

Cite moi cinq amis proches à moi. Cite moi trois de mes plats favoris. Cite moi mes allergies. Ai-je des maladies, des soucis de santé ? Quelle est ma plus grande peur ? Quelle est ma plus grande source de bonheur ?

Et encore d’autres questions auxquelles tu ne saurais répondre.

Alors t’es amoureuse de quoi ? Ou plutôt, de qui ? Parce qu’après tout, qui suis-je ?

Tout comme je ne résume pas l’amour au sexe, je ne me résume pas non plus à ma bite.

C’est bien beau de croire qu’on est amoureux de quelqu’un. Encore plus si cette personne est hors de portée. Ça alimente notre côté masochiste. Ça nous permet de déprimer un peu, de ne pas penser au loyer et aux impôts. Mais c’est cause perdue. C’est autodestructeur. C’est potentiellement pathologique.

Je ne suis bon ni pour toi, ni pour les autres filles qui prétendent être dans le même état d’esprit que toi, ni même pour les filles qui ne le sont pas. Je suis passager. Éphémère. Temporaire. Occasionnel. Je devrais me faire tatouer « de préférence à baiser dans les plus brefs délais » sur le bas de mon ventre.

Car, mis à part ces fragments de moments délicieux, ces rires, ces moments de réconfort et ces orgasmes, il n’y a rien d’autre que je puisse offrir… Pour le moment.

Mais m’attendre serait une hérésie. Croire que tu me donneras l’envie de plonger sans réfléchir en est une autre. Car, chérie, si je ne l’ai pas fait dès la première fois, je pense ne jamais le faire.

Aura

Et que les premiers rayons de soleil de cette journée commencent à pénétrer les rideaux de ma chambre, j’y repense.

J’y repense et j’écris.

Le cœur fade. Les yeux lynchées par un manque de sommeil insoutenable. Les mains molles. Les cheveux raides et ondulés. Les lèvres séchées par une énième cigarette.

Je me dis des choses. J’écris ce que je me dis. Que ce téléphone soit témoin, que je ne puisse me rétracter au réveil. Je me dis que, peut-être, que…

Tu existes vraiment…

Puis, je me dis que, peut-être, que…

Tu n’existes que partiellement…

Tu existes uniquement dans mon cerveau. Tu existes uniquement dans ma tête. Tu existes uniquement quand je ferme les yeux et que je t’imagines. Tu existes uniquement quand je touche à mon téléphone. Tu existes uniquement dans mes pensées, dans ma peau. Tu existes uniquement le temps d’une notification. Tu existes uniquement le temps d’un appel, d’une histoire. Tu existes sur des photos. Tu existes dans des vidéos. Tu existes dans des vocaux.

Mais tu n’existes peut-être pas en vrai.

Dans la vraie vie. Au toucher. Mes sens ne te connaissent pas plus que ça. Ils te rencontraient une fois tous les six mois. Dix ans n’ont pas suffit pour raccourcir cela. T’es comme un rêve. T’es comme une amie imaginaire. T’es comme un Dieu. Une déesse. Une personne créée de toutes pièces par mon imagination sordide.

Créée, car tu es ce que mon cerveau désirait. Tu englobe les qualités et les défauts que je cherchais et que je continue à chercher. Il y a un peu de sel dans ton âme sucrée. Et cet équilibre m’a permit de t’aimer. Tu regroupe ces fameuses qualités qui font que je te désire, puis fini par t’oublier. Avant qu’une nouvelle rencontre me permette de savoir qu’elle n’est pas assez. Elle est certainement parfaite. Mais pas parfaite pour moi. Pas assez. Alors je te désire à nouveau. Puis, je t’oublie. Parce que tu existe que le temps d’un message, d’un appel, d’une voix, d’un rire, d’une blague. Mais tu n’es pas là.

Tu n’existes que quand la nuit est là. Que lorsque mes souvenirs me rattrapent. Que lorsque mon existence se questionne.

Je ne me souviens ni de la chaleur de ton souffle, ni du goût de tes lèvres, ni de la douceur de ta peau, ni du parfum de tes cheveux. Je n’en ai que des brefs échantillons de souvenirs qui viennent caresser mon esprit, comme un fantôme qui rôde dans ma mémoire.

Il ne me parle pas, il me murmure des phrases inintelligibles. Il ne me touche pas, il ne fait que me caresser d’un air froid. Il ne me fait pas l’amour, il ne me laisse qu’entre voir une ombre d’un téton.

Suffisant pour te désirer à nouveau. Insuffisant pour t’oublier. Suffisant pour penser à toi. Insuffisant pour t’aimer à nouveau.

Il serait peut-être plus judicieux de dire, que tu n’existes pas.

L’étranger, encore.

Je ne sais pas combien de fois je dois te dire ça. Te redire ça. Peut-être que ces paroles ont besoin d’être intégrées à ton cerveau au quotidien, comme un booster covid.

Sauf que ces paroles, elles, elles fonctionnent.

Chaque jour que tu passes dans ce pays qui n’est pas le tiens doit être accompagné de ces paroles. Que tu sois en France, en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Espagne, en Turquie, aux États-Unis, au Vietnam… Bref, dans un pays qui n’est pas le tien.

Parce que je comprends ta douleur. Je consomme la même douleur que toi. Jusqu’à ce qu’elle finisse par me consommer à son tour.

Je finis souvent mes Journées avec l’envie de pleurer. Mais même cette envie je n’arrive pas à l’assouvir.

Alors je fume. Je bois. Je m’isole et je me dis que demain ça passera.

Toi aussi ça t’arrives de ressentir ça ? Ça ne m’étonnes pas. Tu sais pourquoi ?

Parce que je comprends ta douleur. Je consomme la même douleur que toi. Jusqu’à ce qu’elle finisse par me consommer à son tour.

J’imagine que toi aussi t’as une boule au ventre quand t’ouvres tes mails. Quand tu ouvres ta boîte aux lettres. Quand tu reçois une lettre avec le cachet de ton état adoptif collé au coin de l’enveloppe.

Tu les ressens ? Oui. Moi aussi.

Moi aussi j’ai la boule au ventre au coucher. Une autre boule -ou peut-être la même- au réveil. J’ai fini par croire que Dieu m’avait peut-être engrossé. Pire encore, que Dieu m’avait engrossé, que je l’ignorais et que mon ventre allait tout d’un coup gonfler.

Mais la seule grosseur sur mon ventre est celle des tacos, kebas, pizzas et j’en passe, qu’on s’enfile au quotidien.

Et la seule boule qu’on a dans le ventre est celle provoquée par l’angoisse continue de faire un faux pas.

Le fameux faux pas, oubli ou écart qui pourraient te renvoyer de là où tu viens.

C’est la peur de tout galérien.

Quelques retards au travail et ton contrat saute. Quelques loyers impayés et ton logement saute. Quelques documents manquants et ton TDS saute.

Alors tu vis dans l’ angoisse quotidienne de devoir gérer plus qu’un homme devrait. Tout cela pour quoi ? Pour à peine vivre comme un citoyen de seconde zone, dans un pays qui n’est et ne sera jamais le tien.

Mais tu le fais. Car tu sais.

Tu sais ce qui t’attends si tu foires. Si tu te rates. Si tu retourne de là où t’es venu. Ou plutôt de là où tu t’es échappé.

T’étais prêt à tout, n’est-ce pas ? T’as dépensé sans compter. T’as courru sans te fatiguer. T’as pleurer sans flancher.

Et aujourd’hui ? Tu veux arrêter ? Tu veux te reposer ? Tu en as marre ? Prends le chemin de l’aéroport. Si les pieds posés à l’aéroport international de Houari Boumediene (que la colère des cieux s’abatte sur lui et sa descendance) tu ne pleures pas toutes les larmes de ton cul, en regrettant de ne pas avoir fait mieux, bah vas-y.

Autrement, tu peux relire ces mots. Les laisser pénétrer ton cerveau pour s’y installer pour l’éternité.

Souvenirs maléfiques d’une ville magnifique. I

Je ne comprends pas les gens qui n’aiment pas quand ça mouille dehors.

Ni ceux qui n’aiment pas quand ça mouille à l’intérieur de la culotte d’une jolie demoiselle.

Eux non plus ne me comprennent pas.

Ils ne comprennent pas que je puisse détester l’humidité, la chaleur, le soleil et la sueur que cela procure.

Ils ne comprennent pas non plus que je puisse aimer coller mes lèvres contre une chatte bien mouillée.

Il y a des hommes, ils ont couché avec plus de femmes que je ne peux espérer. Mais ils n’ont jamais posé leur langue sur leurs lèvres verticales.

Je trouve cette peur du vagin relative à une homosexualité refoulée. C’est souvent les mêmes mecs qui sont tout le temps entourés d’autres mecs. Jamais de femme comme amie. Ces amitiés « viriles » sont toxiques. Bien trop à mon goût.

Je n’aime pas jouer à qui a la plus grosse. Parce que cela ne m’intéresse pas que de savoir ce que mes potes cachent dans leurs caleçons sales.

Mais il y en a que ça amuse. Il y en a qui sont curieux de le savoir. Certainement les mêmes mecs qui n’ont jamais su trouver le clitoris d’une femme.

Ce matin, encore une fois, il fait froid. Il pleut. Des oiseaux s’envoient des signaux sonores. Des arbres sont dénudés. Leurs feuilles laissant couler des gouttes de pluie qui s’écrasent sur le sol. Un paysage jouissif.

J’ai repensé à un extrait de mon adolescence.

Bien que j’étais jeune, naïf, croyant à mi-temps, comme la plupart des personnes avec qui je partageais les bancs du lycée, une chose venait me déranger.

Dans cette petite ville de Tizi Wezzu, capitale politique, culturelle, démographique et sportive d’un peuple sans état, éclatait un scandale placé sous scellé.

Le bruit courait, partout, qu’un imam d’une célèbre mosquée avait à abusé sexuellement d’un petit garçon à qui il enseignait la « religion de la paix ».

Un imam venu d’une lointaine contrée arabophone, du fin fond de l’Algérie. Un peu comme tout poste à responsabilité au chef lieu de Tizi, les personnes placées doivent être étrangères. Pour un meilleur contrôle du gouvernement algérien sur cette région à l’ADN révolutionnaire.

Il n’y avait pas d’informations officielles. Elles étaient brèves. Pour des raisons purement politiques, tout ce qu’on savait était le fruit du bouche à oreille qui se propageait dans la ville aussi vite qu’une flamme sur du pétrole.

Cet imam donnait régulièrement des cours coraniques à enfants, après la prière du soir. Personne ne le soupçonnait de quoi que ce soit.

Le gamin en question n’aurait même pas averti ses parents. Le malfaiteur et sa victime auraient été surpris, dans l’enceinte même du lieu « sacré » en plein acte.

Les faits rapportés seraient que l’imam en question demandait à l’enfant de le prendre par derrière. D’autres détails n’auraient pas été divulgués.

C’est tout ce que l’on sait sur l’acte en lui-même.

Bien heureusement, l’identité de la victime n’a pas été divulguée. J’espère qu’il se porte bien, malgré les séquelles que cela a dû lui laisser.

Loin de l’acte sexuel en question, la trahison qui découle de cette histoire est tout aussi répugnante.

Dans une mosquée ou une école coranique, les personnes qui s’y rendent pensent y trouver de la paix, de la sérénité et de la sécurité.

Offrir sa confiance à une figure religieuse, qui est censée être digne de confiance, et se voir cette confiance violée -au sens propre comme au figuré- est une des trahisons les plus rudes à supporter.

Qu’en est-il de la justice ?

La justice divine n’existe pas. La justice humaine encore moins.

Ce viol a eu lieu dans une période où l’Algérie et l’Égypte était dans une guerre mé(r)diatique sans précédent. Tous les journalopes des deux pays cherchaient le moindre incident chez l’autre afin de le salir et essayer de gagner une certaine guerre médiatique pourrie.

Le tout à cause d’un match de football. Un putain de match de football.

Je me souviens que je lisais beaucoup les journaux à ce moment là. J’ai alors essayé de trouver trace de cet acte. Je voulais savoir l’étendu qu’allait prendre une telle affaire.

« Un imam, chef d’une mosquée, viole l’enfant à qui il enseignait la religion de la paix.« 

Je m’attendais à lire ça en UNE de tous les journaux. Je m’attendais à une sanction pénale très lourde pour cet individu répugnant qui a abusé de sa place à responsabilités, de son élève et de son innocence perdue à jamais.

Il n’en était rien. L’affaire a été totalement étouffée. L’imam n’a pas été emprisonné. Il a été renvoyé chez lui, à Medea (si mes souvenirs sont bons). Aucune décision pénale. Aucune affaire. Les parents avaient peut-être honte des racontars qui pouvaient se propager ? L’état les a peut-être dédommagés ? Personne ne le sait.

Une toute petite rubrique, au coin d’un journal, à la dixième page, a parlé de cette affaire, en y mettant beaucoup de nuances et presque de la bienveillance à l’égard du violeur.

Un souvenir maléfique, dans une ville magnifique, prisonnière d’un état horrifique.

Tizi-Wezzu

Quel est l’endroit dans lequel vous pensez le plus ? Celui dans lequel vous avez les plus brillantes idées, les plus bonnes résolutions ?

Sous la douche ? Dans les transports ? Avant de dormir, lorsque l’insomnie pénètre votre cerveau de force ?

Je ne sais pas vous, mais moi, mes moments de brillance voient le jour lorsque je suis dans ce sous-sol, cette ancienne cave à vins où l’humidité bat son plein, des gants sur les mains, les produits nettoyants parfumant la pièce et tachant mon tablier de cuisine.

C’est dans la cuisine cachée de ce restaurant, pendant que je fais en sorte qu’elle soit propre et que tout soit à sa place, en faisant la plonge, que ma tête s’envole. Que des idées brillantes me passent par la tête.

Pourquoi ici ? Je suppose que mon cerveau me crie de toutes ses forces que je dois faire mieux. Que ce temps passé à récurer les saletés des autres serait mieux investi à créer. De la musique, des écrits. La vie.

Parfois, je chante. Avec ma voix dégueulasse et désaccordée. D’autres, je chantonne et des idées de chansons me viennent en tête. Je cours les enregistrer vocalement sur mon téléphone avant que quelqu’un me voit.

D’autres fois, je m’imagine dans des interviews qui ne se dérouleront certainement jamais. Des interviews où on me demanderait de résumé ma vie. Mes choix. Mon apostasie. Ma famille. Mes amis. On me demanderait également mon avis sur des choses qui ne me concernent pas. La télévision quoi.

Puis, souvent j’ai des idées de chroniques. Je ne cherche pas à écrire une chronique qui fera le buzz. Je ne cherche pas à être écrivain. Être célèbre. Révolutionner le monde.

Mes écrits ne connaîtront peut-être aucun impacte. Aucun succès. J’essaye, au mieux, de dégager ma tête de pensées que je pense être le seul à avoir, ou du moins, des pensées que je n’ai vu personne mettre en lumière.

J’y pense.

Je pense à Tizi-Wezzu. Écrire ce nom vient de me donner une chaleur brève aux tétons. Cette cité incomprise. Cette ville sous-côtée. La ville des futures rois et reines de ce monde. La tâche de terre la plus bénite et la plus maudite d’Afrique du Nord. Tizi Wezzu.

J’y pense, parfois. Je repense à quand je voulais tellement la quitter. A quand ses rues ne me faisaient plus rêver. A quand ses habitants m’inspiraient soit le dégoût, soit l’indifférence. A quand je contemplait ses bâtisses mal formées, perché sur le toit de la maison de ma tante, à Sidi Veloua, me demandant si un jour je verrai meilleur paysage.

J’en suis loin, aujourd’hui. Mais j’y pense. Je repense à mes années lycée, collège, faculté… Je me demande où sont passés tous ces gens que je n’ai plus revu ensuite.

C’est la ville la plus attaquée d’Algérie. Au point où tu te demandes si elle en fait partie. Mais elle reste la ville qui a vu le plus de résistances se former. La ville qui a fait le plus de grèves, toutes catégories confondues, depuis l’indépendance de l’Algérie. La ville qui paye le plus d’impôts en Algérie, mais celle qui a les infrastructures les plus pourries. Les budgets les moins conséquants -sauf lorsqu’il faut construire des mosquées.

Au milieu de ce foutoir, j’ai rencontré des personnes. Beaucoup de personnes. Des personnes qui connaissent d’autres personnes… J’ai pu me rendre compte de certaines choses.

La première ; si tu as grandis à Tizi, tu pourras à peu près manipuler n’importe quelle pute ou fils de pute, sur n’importe quel bout de terre de cette planète.

Je ne sais pas d’où on tient cette capacité endiablée de lire à minima les peurs des autres et les amener à nous sucer la queue.

La deuxième ; le pourcentage des habitants à l’éveil des consciences élevé, d’anti-conformisme généralisé et de culture générale fournie, est plutôt élevé. Tellement de personnes parlent au moins trois langues avant leur 18 ans… Tellement de personnes ont boycotté le vote depuis des décennies, ayant perçu la supercherie… Tellement de personnes qui peuvent venir te faire des leçons d’histoire -je parle de la merde racontée dans les bouquins scolaires…

Je n’ai pas vu beaucoup de ça ailleurs.

La troisième ; Si t’as grandit à Tizi, en village ou en ville, ton niveau de débrouillardise est automatiquement plus élevé que la norme. Tu nais avec un handicap social. T’es kabyle. Rejeté par ton propre état. Qui par contre ne t’oublie pas pour payer tes redevances à la société, sans rien recevoir en retour.

Je serai curieux de savoir le pourcentage de kabyles à l’étranger par rapport à tous les habitants d’Algérie réunis.

La quatrième ; si tu prends n’importe quel clochard au coin d’une rue et qui te semble fou à lié, tu te rendras vite compte qu’il en a beaucoup plus dans la crâne que le fils de pute d’enculeur d’enfants qui braille dans le micro de la mosquée d’El Atiq. (vous n’avez qu’à vérifier cette information). Paradoxalement, tu prends n’importe quel responsable étatique, tu lui demandes de t’écrire une lettre recommandée en français, tu le verras bloquer une heure à essayer d’écrire son nom proprement.

Durant mes années d’études et de travail là-bas, j’ai rencontré des gens qui, malgré les moyens financiers inexistants et les handicaps administratifs récurrents, ont pour la plupart réussis à s’extirper de cette pauvreté.

Je crois que la malédiction de cette ville est plus profonde. Le sang versé, par litres, dans ses rues, ses villages, ses montagnes, a fait naître dans cette terre un contraste fascinant de bénédiction et de malédiction.

Avec le recul, j’ai beaucoup aimé grandir dans cette ville. J’ai eu droit à des choses que beaucoup cherchent et ne trouvent pas.

Beaucoup ne savent pas la bénédiction que c’est que de grandir en connaissant toute sa famille, jusqu’aux plus loins dans l’arbre généalogique.

Ou encore, la sensation de grandir entouré de la nature. Connaître sa valeur. L’aimer. S’émanciper du béton.

L’aura de protection que tu ressens quand tu sors jouer avec tes amis et sur tous tes voisins agissent comme des parents. Qu’aucun étranger ne peut venir te déranger sans que ton voisin n’intervienne comme si t’étais la chaire de sa chaire.

J’ai également connu la tolérance. Coupé des discours haineux qui passent à la télé, ou que les barbus propagent sur les marches des mosquées. J’ai appris à aimer ou à la rigueur respecter ceux qui sont différents de moi.

Je crois qu’on déteste cette ville tant qu’on s’y sent piégés.

Une fois qu’en sortir et y entrer devient possible, on fini par l’aimer, en devenir nostalgique et même la glorifier.